Harold Smith
Le blues aux couleurs de la vie

Harold Smith avec «Strange Fruit», hommage à la chanson interprétée par Billie Holiday, en référence aux lynchages dans le Sud des Etats-Unis, aux pires moments de la ségrégation © Françoise Digel

A près A Cast of Blues, Des visages et des âmes, sculptures de la plasticienne Sharon McConnell-Dickerson l’an passé, Blues Passions poursuit sa série d’expositions en partenariat avec Martell.

Cette fois, le festival accueille le peintre expressionniste américain Harold Smith. Son travail est inspiré par son expérience d’homme noir aux Etats-Unis, dont il a fait plusieurs séries — Pain and Privilege, exploration de la juxtaposition des épreuves des noirs et des privilèges des blancs, et leurs influences sur les hommes noirs, Okkkupy, sur les mensonges, les distorsions de vérités, le lavage de cerveau entrepris par les multinationales, et l’anti-intellectualisme dirigé contre les noirs américains et donc tous les Américains, Faces of Katrina, sur les victimes de l’ouragan qui a dévasté La Nouvelle-Orléans.

Harold Smith se laisse aussi porter par le jazz. Comme avec Jazzstract, Jazzsynthesis, Abstract Horns, ce qui lui a valu une rétrospective, intitulée Colors of Jazz à l’American Jazz Museum de Kansas City.

Et enfin par le blues. Pour sa première venue en Europe, Harold Smith a travaillé tout ce printemps sur une série spéciale — une évidence pour lui, de créer cette nouvelle série —, une trentaine d’acryliques sur toile, des portraits en très grands formats, intitulée Colors of Life. Rencontre.

 

Robert © Harold Smith

Robert © Harold Smith 2014

Cela signifie quoi, pour vous, d’exposer à l’occasion d’un festival de blues?

Pour moi, c’est un moyen et une opportunité de placer l’art dans l’environnement qui a mené à sa création. C’est comme exposer un produit fini à l’endroit où est née l’inspiration première.

D’où vous est venue l’inspiration pour ces œuvres?

De la réflexion, de l’écoute de la musique, du ressenti de cette musique. Parfois, j’écoute la même chanson en boucle. Parfois, l’album en entier. Parfois, aussi, j’écoute d’abord et je peins en silence. Et il m’arrive d’écouter des morceaux pendant des semaines avant que je n’arrive à transmettre mon ressenti sur les tableaux. Quand cela arrive, quand la peinture s’étale sur la toile, quand les couleurs se juxtaposent et se mêlent, j’éprouve une certaine tension qui se libère.

Justement... La plupart de vos œuvres sont très colorées. Comment vous viennent toutes ces couleurs?

L’utilisation, le choix des couleurs me vient spontanément. C’est instinctif. Je ne planifie pas d’utiliser telle ou telle couleur. Ce sont elles qui viennent à moi.

Les couleurs ont-elles une signification précise pour vous?

Oui. Mais, pour moi, elles sont significatives dans leur combinaison et leur convergence, non pas en temps que couleurs individuelles.

Et les yeux? Les vôtres sont en forme d’amandes. J’ai parfois l’impression de les retrouver dans vos peintures. Un moyen différent, pour vous, de voir ce qu’il se passe dans le monde?

Peut-être bien. Je n’y avais jamais pensé dans ce sens-là.

Il y a là beaucoup de musiciens, de chanteurs. Comment les avez-vous choisis?

Ce sont eux qui m’ont choisi.

Y a-t-il, parmi eux, certains de vos préférés?

En fait, tous ces musiciens font partie de mes préférés.

Comment votre humeur influence-t-elle vos toiles?

Et bien, je ne peux pas travailler quand je suis contrarié ou malheureux. J’ai besoin d’être heureux pour peindre. J’ai bien essayé quand j’étais malheureux, le résultat a été désastreux.

Vous êtes parfois très en colère avec ce qu’il se passe dans le monde...

Certaines choses dans la vie me mettent en colère. Mais avec l’âge, j’ai appris à laisser tomber, et à avancer. Quand vous avez plus d’années derrière vous que devant vous, il faut optimiser ce que vous faites de votre temps.

A propos d'âge... Quand avez-vous commencé la peinture?

Mes premiers souvenirs me ramènent à la maternelle. J’avais cinq ans environ. J’avais peint un ballon vert en classe, et j’avais continué de peindre jusqu’à ce que la feuille soit entièrement recouverte de peinture. Mes parents avaient une vidéo de moi entrain d’utiliser de la peinture industrielle quand j’avais trois ans.

Quand avez-vous eu l’impression que vous étiez différent des autres, que vous aviez du talent?

En primaire, quand j’ai commencé à réaliser des bandes dessinées pour moi et mes copains. J’avais même créé une série qui s’appelait La Guerre des fourmis. Avec des fourmis en train de se battre.

© Harold Smith

© Harold Smith

© Harold Smith

© Harold Smith

Vos premiers dessins représentent des personnes noires. Vous avez commencé par dessiner votre entourage?

Oui. J’ai grandi en dessinant les personnes autour de moi et comment je les voyais à travers mes yeux.

Les relations interraciales sont présentes à travers votre carrière. Est-ce que tout est basé sur les races?

Non, pas tout. La race fait partie de la vie. C’est une partie de notre diversité. Et notre défi est d’accepter et d’aimer ceux qui sont différents de nous.

Ces relations ont-elles changé depuis que vous avez commencé à dessiner?

En Amérique? Pas vraiment. Il y a toujours plein de racisme.Ce n’est pas exprimé en mots ou en actes explicites. Maintenant la lutte contre le racisme est intégrée légalement, politiquement, institutionnellement. Les noirs aux Etats-Unis ne sont plus lynchés avec des cordes pendant dans les arbres, mais avec des lois dans les tribunaux.

Vous m’avez dit que vous n’étiez pas afro-américain, terme trop réducteur, car vous avez aussi des origines indiennes et européennes. Un parfait exemple du melting-pot?

Techniquement, je suis biracial. Mon père était à moitié indien d’Amérique, je ne sais pas de quelle ethnie exactement, ma mère à moitié française. Le nom de famille de son père était Bessart. Ou Bessa, ou Bessard, selon à qui on demande. Donc, comme beaucoup de noirs aux Etats-Unis, je suis un exemple du melting-pot. Peut-être est-ce la raison pour laquelle j’aime autant le jazz et le blues. Ce sont des musiques melting-pot.

Il y a quelques années, vous avez peint un portrait de votre famille. Il y avait là votre père, vous-même et votre fils. Où sont les femmes? Quelle place ont-elles dans votre vie?

Je me souviens de cette peinture, qui est justement partie chez un collectionneur charentais. C’était davantage, pour moi, le moyen de montrer trois générations d’hommes. Ma mère est décédée, mais j’ai une sœur et trois nièces. J’aime et j’admire les femmes. Je pense que toutes les femmes sont belles et devraient être célébrées comme telles.

Badu © Harold Smith - 2014

Badu © Harold Smith - 2014

La série «Colors of Life» a plus de femmes que toutes vos séries précédentes... Comment l’expliquez-vous?

Je ne sais pas pourquoi. J’ai écouté beaucoup de femmes pendant que je peignais. Le blues est un domaine dans lequel les femmes portent le flambeau de tellement de manières différentes...

Et pour vous? Qu’est-ce que le blues?

Le blues est la musique de la vie. C’est la plus authentique des musiques, basée sur l’expérience humaine. Bonne et mauvaise, dans la joie et dans la douleur.

C’est votre première visite en France, en Europe. Vos impressions?

D’abord, je me sens très privilégié et honoré d’être là. Jusque-là, j’aime l’inspiration, l’esprit positif et l’atmosphère détendue ici. J’adore l’architecture et les gens.

Autoportrait © Harold Smith

Autoportrait © Harold Smith


Exposition

Colors of Life, exposition de Harold Smith.
Chez Martell, à Cognac, du 29 juin au 21 septembre 2014. Gratuit.
 

Site

www.haroldsmithart.com