Sharon McConnell-Dickerson
L’hommage en visages

La plasticienne Sharon McConnell-Dickerson a fait de sa cécité un atout, dont elle se sert pour prendre les empreintes des plus grands du blues. Une collection qui est présentée à Cognac, à l'occasion de la 20e édition de Blues Passions — une première en Europe. Rencontre chez elle, à Como, dans le Mississippi.
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C ’est un bel après-midi d’automne. Le soleil brille dans le ciel et, dans les champs, le coton est haut. La récolte est bien avancée, comme le montrent les allées et venues des tracteurs dans les champs et le ballet incessant des camions sur les routes.

L'artiste plasticienne Sharon McConnell-Dickerson m’a donné rendez-vous chez elle à Como, petite bourgade du nord du Mississippi, coupée en deux par la ligne de chemin de fer qui servait autrefois au transport du fameux coton.

J'ai déjà vu l'exposition de Sharon, Cast of Blues (1), à deux reprises, notamment la semaine précédente au Musée de Tunica. Une collection de plus de cinquante visages de musiciens. Sharon prend leur empreinte, en apposant sur leur face des bandes de plâtre. Des masques qu'elle travaille ensuite avant d'en faire des moules, eux-mêmes retravaillés, et de les dupliquer, en très petite série, en résine ou en bronze. Les originaux sont conservés précieusement à la Delta State University, à Cleveland.

J’y ai retrouvé Willie King avec qui j’avais partagé, en tant que bénévole accueil artiste, de délicieux moments lors de son second passage à Blues Passions, à Cognac, en 2009, quelques mois avant sa disparition. Joie et peine se sont mêlées quand je me suis retrouvée face à son visage détendu dans son repos devenu éternel, quand j’ai pu effleurer ses traits. Car l'exposition peut se voir aussi du bout des doigts. Comme le fait Sharon, elle qui perd petit à petit l'usage de ses yeux.

J’y ai également revu Hubert Sumlin et Koko Taylor, eux aussi décédés, Blind Mississippi Morris, Dorothy Moore, Big George Brock, Super Chikan et tant d’autres, récemment rencontrés sur cette route du blues vers laquelle je ne cesse de revenir.

J’y ai fait la connaissance d’Othar Turner, Odetta, R. L. Burnside, Bo Diddley, Willie 'Big Eyes' Smith, grands noms dont je ne connaissais que des photos et des enregistrements.

Tous ces visages me hantent alors que je grimpe les marches de la splendide demeure de maître de la fin du XIXe siècle, située côté riche — et blanc — de la ville.

Sharon m’accueille avec Avatar, son chien, son guide. Installées dans le salon baigné de soleil grâce à de larges baies vitrées, nous partageons une lemonade, sur fond de Bobby 'Blue' Bland. Un après-midi hors du temps passé à discuter, à se révéler. Extraits de cette rencontre...

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12-IMG_7041 willie kingL’idée

C’est un enregistrement d’un autre type — en trois dimensions. Une autre pièce de l'héritage de ces artistes. Je suis tellement heureuse qu’ils nous ont laissé cette empreinte, vous savez? La moitié des musiciens de la collection sont maintenant partis.

 

 

 


12-IMG_7049 othar turnerLa collection

J’ai promis que ces masques seraient montrés — dans les musées, festivals, salles de concert, partout dans le monde. Pour que les gens n’oublient jamais la contribution de ces artistes à la musique américaine, à l’histoire afro-américaine, qu’ils en apprennent plus sur eux. Ils peuvent écouter leur musique, et toucher ces portraits intimes.

 

 

 

Les visages12-IMG_7074 odetta

Quand vous touchez leur visage, quand vous dessinez leur ligne de vie, quand vous découvrez, plus tard sur les masques, les cicatrices, tout cela est émouvant. Récemment, lors d’une exposition à Jackson [NDLR: la capitale du Mississippi], je me suis retrouvée seule avec eux dans une pièce. Je marchais là, dans le silence, et j’ai senti leur présence. C’était surnaturel, mais d’une très belle façon. Et j’ai su, alors, qu’ils donnent autre chose avec ces masques. Ils transmettent des émotions. On ne peut s’empêcher d’avoir du respect.

 

 

 

Le premier12-IMG_7081 john hammond

C’était John Hammond, à Santa Fe, au Nouveau-Mexique, où j’habitais à l’époque. Il est tellement élégant, doux, gentil, généreux. Il venait d’arriver en ville où il devait jouer le soir-même. Il aurait eu besoin d’une sieste après avoir fait tant de route. Mais non, il a accepté que je prenne son empreinte.

 

 

 

 

Les légendes 12-IMG_7035 robert lockwood jr

Plus tard, j’ai pris l’empreinte de Robert Lockwood Jr., un personnage euh... difficile, beau-fils de Robert Johnson (2). Je n’ai pas pu m’empêcher de lui poser des questions sur le crossroads. Il a pouffé de rire et lancé: «Quelle connerie! Tu veux savoir? Eh bien, tu sors d’ici, tu descends la rue et tu t’arrêtes au premier stop. Et voilà, tu y es au crossroads. Cela veut juste dire que tu es à un carrefour et qu’il faut que tu choisisses quelle direction tu vas prendre...»

 

 

 

Les hommes et les femmes12-IMG_7033 james cotton

J'étais allée voir Robert Lockwood Jr, chez lui, dans l'Ohio. Nous nous sommes installés dans une véranda. Au fenêtre, il y avait des stores rouges. Vraiment rouges. Et les murs étaient rouges. Et il y avait un tapis bordeaux. La pièce était inondée de soleil, brûlante par ses couleurs. Lui portait un tee-shirt blanc, avec toutes ses chaînes en or, mais complètement décontracté. Le public a l’habitude de voir les musiciens avec leur chapeau, leur cravate, leur costume, parfois extravagant. Moi je ne vois que les gens. Parfois sans chemise d’ailleurs. Comme James Cotton. Je lui ai pris son empreinte dehors. Il faisait chaud, il était torse nu.

 

 

12-IMG_7038 david honeyboy edwardsLes rencontres

J’ai aussi rencontré Honeyboy Edwards, chez lui, à Chicago. Et il a logé chez nous plusieurs fois. Un jour, il m’a dit: «Je suis déjà venu ici, je suis descendu pour jouer. Le dépôt de la gare était juste là-bas.» C’était il y a plus de 50ans. A l’époque, il était de l’autre côté de la ligne de chemin de fer. A la maison, l’une des plus grandes de la ville, il a dormi dans la suite parentale. Je lui ai dit: «Je me sens tellement privilégiée et honorée de t’avoir comme invité et ami.»

 

 

 

12-IMG_7053 willie big eyes smithLa vision

J’ai une toute petite fenêtre ici, à gauche. Je regarde, scanne toutes ces pièces et assemble le puzzle à ma façon. J’ai une image abstraite du monde. Si vous prenez du papier sulfurisé et que vous regardez à travers lors d’une journée très ensoleillée, vous verrez peut-être ce que je vois. Quand le soleil faiblit à l’horizon, ma vue disparaît.

 

 

 

12-IMG_7071 dorothy mooreLa beauté

Tout est dans la lumière — parfois trop chaude, trop éclatante, ou pas assez. Je m’arrange constamment avec elle. Et c’est beau. Je n’échangerais ça pour rien au monde. J’ai un regard doux et calme sur tout. Je vois la beauté. Quand je voyais encore, je voyais surtout l’absence de beauté. Mon regard allait constamment vers ce qui n’allait pas. Ah, cette robe, elle est horrible! Et cet homme avec son gros nez! Même quand je roulais en Nouvelle-Angleterre pendant l’été indien, je ne voyais pas le ciel, les couleurs dans les arbres. Je ne voyais que les papiers sur la route.

 

 

 

12-IMG_7059 bobby blue blandLe cœur

Depuis que je suis aveugle, je vois avec mon cœur. Et le cœur ne connaît que la perfection. Les papiers gras se transforment en fleurs. La robe hideuse et le gros nez disparaissent, j’entends des voix, je sens des vibrations. Je vois les personnes, de cœur à cœur. Tout est dans l’art, et l’expression de ce qui est dans mon cœur et dans mon âme.

 

 

 

12-IMG_7078 koko taylorLe handicap

Je suis aussi bipolaire. J’ai donc un handicap visible, la cécité, dont je combats les stérotypes. Et un autre, invisible, dont j’ai longtemps eu honte.

 

 

 

 

12-IMG_7029 hubert sumlinL'oeuvre

Mais je sais aujourd’hui que tout cela définit mon travail et comment je travaille. Je ne crains pas de peindre le sombre, de sculpter le chagrin. C’est merveilleux de pouvoir traduire cela — les hauts et les bas. Normalement, il y a un équilibre, moi je ne suis pas dans cet entre-deux. Je ressens tout de manière beaucoup plus forte. L’euphorie et puis le bas, l’abîme.

 

 

 

12-IMG_7058 charlie musselwhiteLes émotions

Bien sûr, je ne peux m’empêcher d’être triste quand les rideaux se referment sur ma vue, quand je sais que le monde va disparaître. Et qu’on va m’enlever mes yeux pour qu’ils soient remplacés. Mais ce sera quelque chose de joli, et très certainement d’une couleur différente. Oui, je vais sans doute choisir du bleu, ou peut-être du vert...

 

 

 


(1) «Cast of Blues» joue sur la triple signification en français du mot cast: «casting», «plâtre», matière dont se sert la plasticienne pour prendre l’empreinte des musiciens, et «moule», étape suivante dans la création.

(2) Robert Johnson (1911-1938), guitariste et chanteur, considéré comme l’un des pères du blues, a enregistré 29 chansons, dont Sweet Home Chicago et Cross Road Blues, à l’origine de légendes — il aurait vendu son âme au diable à un carrefour, le fameux crossroads.


Cast of Blues, Des Visages et des âmes

>> Exposition du 19 juin au 14 août chez Martell, à Cognac. Gratuit.
Vernissage en présence de l’artiste pendant le festival Blues Passions.

>> Liste des masques présentés: Alvin Youngblood Heart, Big George Brock, Big Jack Johnson, Billy Branch, Blind Mississippi Morris, Bo Diddley, Bob Margolin, Bobby Blue Bland, Bobby Rush, Bud Spires, Butch Dixon, Charlie Musselwhite, Chris Thomas King, David Honeyboy Edwards, Dorothy Moore, Eddie C. Campbell, Eddie Cusic, Eddy Clearwater, Fruteland Jackson, Henry Mule Townsend, Hubert Sumlin, James Cotton, James Super-Chikan Johnson, Jessie Mae Hemphill, Jimbo Mathus, Joe Jonas, John Hammond, Junior Brown, Kim Prevost, Koko Taylor, Little Bill Wallace, Little Milton, Odetta, Othar Turner, Paul Wine Jones, Pinetop Perkins, R.L. Burnside, Reverend Gatemouth Moore, Reverend Willie Lee Morganfield, Robert Lockwood Jr., Ruth Brown, Sam Carr, Sam Myers, Shirli Dixon-Nelson, Taj Mahal, Thomas Blues, T-Model Ford, Tommy T.C. Carter, Vasti Jackson, Virgil Brawley, Willie Big Eyes Smith, Willie King.


Sharon McConnell-Dickerson

Originaire de Nouvelle-Angleterre, Sharon McConnell-Dickerson débute sa vie professionnelle comme cuisinière et hôtesse de l’air dans des jets privés. Après sept ans, à l’âge de 27 ans, elle se réveille à Chicago, aveugle. Elle apprend plus tard qu’elle est atteinte d’uvéite, une maladie dégénérative de l’œil. Après plusieurs années de traitements et d’opérations, elle se lance dans la sculpture, «le moyen, pour moi, de retrouver un sens perdu», dit-elle. Sharon déménage à Santa Fe, au Nouveau-Mexique, en 1996, pour étudier l’art dans toutes ses formes. Elle se rend aussi à Paris où, avec l’assistance de conservateurs et d’enseignants, elle continue à apprendre. Après seulement dix mois, elle a créé une collection de huit bronzes.

C’est pour ses masques de musiciens de blues que Sharon est surtout connue. «Je voulais découvrir les visages de la musique que j’aime. Je suis donc allée dans le Mississippi pour prendre les empreintes des hommes et des femmes du Delta Blues.» Une collection qui s’est enrichie petit à petit et comprend désormais 52 masques.

Aujourd’hui presque totalement aveugle, elle travaille sur un autre projet, à partir de bois flottés ramassés le long du Mississippi. Une série intitulée «L’héritage d’un fleuve».
Sharon s’est établie dans le Mississippi en 2006, où elle a rencontré son mari, David. Avec Avatar, son chien guide, ils vivent à Como, dans le nord de l’Etat.

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